Armoiries historiques des terres ukrainiennes

Monument de l’héraldique ukrainienne

ГЕРБИ УКРАЇНСЬКИХ ЗЕМЕЛЬ, Herby ukrainskykh zemel ou en français « Armoiries des terres ukrainiennes » rédigé et illustré en 1939 par l’artiste héraldiste ukrainien en exil à Prague Mykola Bytynskyi (1893–1972) constitue une référence absolue pour les historiens et les héraldistes contemporains. C’est très souvent vers les travaux de Bytynskyi que se sont tournées les autorités ukrainiennes lorsqu’elle ont dû restaurer une héraldique épurée des influences soviétiques lors après l’indépendance du pays en 1991.

Contexte historique : un ouvrage éminemment politique

Vétéran de la guerre d’indépendance ukrainienne de 1917, exilé à Prague depuis 1922 alors un des principaux centres intellectuels de l’émigration ukrainienne, Mykola Bytynskyi a publié son chef d’œuvre en 1939.
L’ouvrage se compose de trente-deux planches indépendantes richement décorées présentant les armoiries historiques d’une région ukrainienne ou d’un territoire considéré comme appartenant à l’espace historique ukrainien : le projet politique et mémoriel de Bytynskyi visait à dresser un corpus héraldique complet de toutes les régions ethniques et historiques ukrainiennes.
Il faut préciser qu’à l'époque où Bytynskyi peint ces planches vers la fin des années 1930, le territoire ukrainien est morcelé entre l’URSS (Ukraine soviétique), la Pologne (Galicie, Volhynie), la Tchécoslovaquie (Transcarpatie) et la Roumanie (Bucovine). En réunissant dans un même style graphique toutes ces régions, Bytynskyi affirme visuellement l’unité et l’indivisibilité de la nation ukrainienne.
Il va d’ailleurs insister sur l’ancienneté de ces armes en précisant à quelle époque elles remontent (entre le XIVe et le XIXe siècle) faisant un pont entre l’Ukraine moderne, l’époque cosaque et les grandes principautés médiévales (Ruthénie, Galicie-Volhynie).

Style artistique : le baroque ukrainien réinventé

Le style de l’album est unique et immédiatement reconnaissable. C’est que pour le réaliser, Bytynskyi s’est attaché à suivre une charte graphique très stricte qui a été influencée par les écoles graphiques de Prague et de l’Art Nouveau en Europe centrale.
1. L’écu n’est jamais présenté nu. Il est systématiquement inséré dans un cartouche de style dit « baroque ukrainien », un style qui a connu son apogée à l'époque de l’Hetmanat cosaque (XVIIe-XVIIIe siècles) et qui est perçu comme l’âge d’or des arts ukrainiens. Les volutes d’acanthe complexes et souvent bicolores en sont la signature.
2. Chaque planche est surmontée d'un bandeau ornemental floral unique (lys stylisés, grenades, lotus, feuilles de vigne) qui fait écho à la flore ou à la symbolique de la région représentée.
3. Sous l’écu, le choix des armes croisées en sautoir (lances, hallebardes, sabres, sceptres) n’est pas uniquement décoratif : il indique le statut militaire, la fonction de défense frontalière oul dignité souveraine de la terre représentée.
4. Bytynskyi a enfin recours aux timbres pour hiérarchiser les territoires : couronne ducale ou royale pour les anciennes principautés souveraines, couronne murale à trois tours pour les provinces, comitats ou sièges administratifs fortifiés).
A noter que la typographie est également très élaborée puisque Bytynskyi a joué sur une dualité typographique forte : des titres monumentaux inspirés de l'écriture médiévale Ustav modernisée façon Art déco pour l’ancrage historique, et des notices au style manuscrit cursif fluide (« gothico-slave ») rappelant le travail minutieux des moines copistes.